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Entretien avec Corinne Sachet

Institutrice devenue conseillère pédagogique pour le niveau primaire, auteur d'un trés intéressant rapport de stage sur la bibliothèque publique de Papeete, Corinne Sachet travaille actuellement à un projet du ministère visant à créer un centre de lecture à l'Ecole Normale de Papeete. J'ai eu la chance de discuter de la lecture des enfants en Polynésie Française avec cette femme pleine d'idées.

La première chose dont m'ait parlé Corinne Sachet est de l'importance de la formation des adultes, des enseignants  quant à la lecture et à la littérature jeunesse afin de créer un relais auprés des enfants. En effet, beaucoup d'enseignants sont démunis vis à vis de la littérature jeunesse et ne pratiquent que la lecture suivie en cours : leur formation n'incluait pas les nouvelles approches qui se font aujourd'hui à l'Ecole Normale ou à l'I.U.F.M. et le projet du centre de lecture vise aussi les instituteurs et professeurs. En effet, cette structure ne fera pas qu'acceuillir les scolaires, elle sera aussi un centre de formation.

Ainsi Corinne travaille déja avec des enseignants à la réalisation de fiches de lecture qui dans un premier temps amène ces adultes à la lecture des livres pour enfants, ce qui n'est pas si évident, et dans un second temps, leur permet de développer un regard critique. Les fiches pourront ainsi circuler auprés des collègues pour des choix plus raisonnés dans les lectures en classe. Corinne s'est en effet aperçue en faisant l'inventaire de tous les BCD (bibliothèques des écoles primaires, équivalent des CDI dans le secondaire) que de nombreuses séries existent en de multiples exemplaires dans des établissements voisins. Un système d'échange permet une variété plus grande surtout dans une île où les livres sont si chers. En Polynésie, pas de de prix fixe pour les livres car les frais de transports sont exorbitants. On ne trouve pas tout, il faut commander des semaines à l'avance et attendre que le bateau arrive...Ce problème déja épineux en France, comme le montre le succés de l'association Lire c'est partir en métropole, avec ses livres pour les scolaires à O,70 euros, devient en Polynésie dramatique car les budgets serrés ne permettent pas de constituer des bibliothèques étoffées. La mise en place des BCD a été insuffisante et la pénurie de livres en particulier dans les îles autres que Tahiti est un gros problème.

La situation géographique est ainsi un frein trés important au développement de la lecture en Polynésie, ce que Corinne m'a bien montré avec l'exemple du prix des Incorruptibles. Ce prix trés couru en métropole, mais aussi en Martinique, en Guyane et à la Réunion, est organisé pour la première fois à Tahiti cette année dans les écoles Piafau et Puurai de Fa'aa. Le plus difficile a été de récupérer les livres qui pour certains sont arrivés en retard et pour d'autres jamais car ils étaient épuisés. Cela est cependant une bonne expérience et Corinne espère la création d'un prix des enfants polynésiens.

Ce tableau semble un peu noir, mais elle insiste sur les améloriations certaines de l'accés au livre, malgré ses insuffisances. Comme je l'ai expliqué en introduction, l'écrit est arrivé en Polynésie avec la première impression de la Bible au début du XIXème. Pendant longtemps, il n'y a eu aucune culture du livre, les enfants n'y avaient pas accés, seule la Bible se trouvait dans les maisons. C'est encore le cas dans beaucoup de familles à l'heure actuelle mais le rapport au livre évolue grâce à l'enseignement obligatoire notamment et c'est donc dans ce cadre que le gouvernement décide d'agir.

Au-delà du problème de la lecture, nous avons aussi parlé de la littérature jeunesse créée en Polynésie : un constat évident, il y a trés peu d'ouvrages écrits et publiés pour les enfants. Les premiers écrits étaient "tartes" et mettaient en scène de gentils petits enfants blancs qui découvraient les polynésiens comme de "bons sauvages". Les livres étaient écrits pas des métropolitains de passage. Il commence à y avoir des auteurs polynésiens pour les adultes mais pas ou peu pour la jeunesse. A l'heure actuelle, à part Au vent des îles, Le CRDP publient des ouvrages pédagogiques et les Editions des Mers Australes des légendes souvent difficiles malheureusement.

Il est impossible d'évaluer la réception par les enfants au vu de ce petit nombre. Corinne suppose qu'en les accrochant avec des histoires locales, qui les touchent, il sera ensuite plus facile de les ouvrir au monde. Elle y travaille aussi avec en particulier une activité fort bien pensée, Le tour du monde en 80 livres, qui propose aux enfants de trouver des ouvrages concernant pas moins de 80 pays (voir notre bibliographie Voyages pour faire de même en collège). En tout cas, il est évident que l'écart de culture entre la France et la Polynésie est dommageable quand il s'agit de faire lire les jeunes : les contes traditionnels européens sont ainsi trés durs à aborder, ils ne sont pas connus par les parents, ils sont mal compris par les enfants. Or, les références aux mythes littéraires de Perrault, Grimm, Andersen sont si nombreux dans les albums pour enfants (voir l'excellent travail de Geoffroy de Pennart par exemple)qu'il est difficile de les contourner. Les références à la culture métropolitaine ont ainsi posé problème lors du Prix des Incorruptibles cette année avec Paris Savane, de Jacques Venuleth : les élèves ont beaucoup de mal à accrocher à cette histoire d'expulsion d'une famille noire en France. Non pas qu'il soit mal écrit, mais les données manquantes pour comprendre la situation sont bien trop importantes.

Au contraire, Taourama et le lagon bleu, le roman de Janine Teisson qui retrace l'histoire de ce jeune garçon de l'atoll de Rangiroa, leur "parle" bien plus. Ils se reconnaissent dans le jeune Taourama et le livre est simple. Le niveau de lecture étant bas, il faut aussi imaginer que les "gros" romans qui ont du succés ailleurs, rebutent ici les lecteurs fragiles. Avantage donc à des textes courts comme les légendes polynésiennes de Martine Dorra, Contes de Tahiti et La gardienne des tortues qui connaissent un fort succés.

Pour conclure, il semble évident en écoutant Corinne Sachet que la machine s'est mise en marche mais qu'il y a encore beaucoup de travail et surtout qu'il n'y a pas de solutions toutes faites au vu de la situation historique, culturelle et géographiqe de la Polynésie Française. La vitalité de la culture livresque se démontrera cependant au deuxième salon du livre de Papeete, du 18 au 21 mai prochain, qui rend hommage à la Francophonie et on vous retrouverez Corinne Sachet qui mettra en place un Tour du monde en 80 livres pour l'occasion.