Cette conférence, -le mot me paraît un
peu pompeux-, je
dirai cette intervention que je souhaite voir se transformer en
échange
entre nous, mes
propos -dirons-nous- vont être consacrés
à la diversité de la littérature de
jeunesse « polynésienne ».
J’ai construit mes propos à partir de plus de deux
mètres linéaires d’ouvrages de ce
type,
soit environ 140 livres, que je possède
dans ma bibliothèque, ouvrages qui sont des
livres certes,
mais en réalité et
personnellement bien davantage.
Je vais d’abord me permettre de vous proposer
quelques
questions qui
alimenteront dans un deuxième temps notre
réflexion commune :
1- Quelle a été votre expérience
personnelle de la littérature de jeunesse ?
Vous souvenez-vous
d’ouvrages, de personnages, de
héros, d’aventures,
d’illustrations
ou d’émotions fortes qui
demeurent encore en vous ?
A
l’école, à la maison, sous le
régime de l’obligation, du plaisir, de la
découverte ?
2- Aujourd’hui
considérez-vous ces objets dans la
hiérarchie culturelle qui
est la vôtre
comme puérils, leur univers de pacotille, ou au
contraire les
placez-vous pour ce
qu’ils représentaient jadis et
sont peut-être encore
dans votre esprit ?
3- Que
connaissez-vous de la littérature de jeunesse
consacrée à la Polynésie,
sujet qui va
constituer mon intervention de cet après-midi ?
1- Définition de ce segment de
littérature
hétérogène
La littérature de jeunesse constitue
l’un des
segments composant « la
littérature polynésienne », un
segment
parmi les très nombreux ouvrages écrits
sur Tahiti et la Polynésie française
depuis 237
ans. Je vais d’abord définir cette
littérature de jeunesse à partir de
cinq
critères différents. Mon propos va donc
porter sur un certain nombre d’ouvrages,
pouvant quelquefois
être accompagnés
de cassettes audio publiés par des
éditeurs, des
institutions notamment scolaires
ou des auteurs en autoédition exerçant
en France,
en Polynésie ou, mais plus
rarement, dans un pays étranger.
- Les 5 critères sont :
a) typographiques
: le livre pour enfant associe un texte et de
l’image, pour
transmettre un message. Je n’entre pas ici dans
le
débat de leurs relations. Les
illustrations sont placées selon divers
dispositifs, visant
à produire des effets, les
corps des caractères de lettres et
l’importance de
l’image diminuant avec l’âge
des lecteurs, exception faite de la BD. On a
parlé
à propos des livres pour la
jeunesse de typographie expressive. Lewis Carroll
posait cette question
sur les
lèvres d’Alice « A quoi peut bien
servir
un livre sans image » ?
b) géographiques
sur les deux plans des récits et
des représentations
iconographiques, c’est à dire des
illustrations
les lieux d’ancrage se situent
partiellement ou totalement en Polynésie
c) culturelles.
Située dans un contexte de contacts
culturels, cette littérature met
en vie et en action des personnages ou héros
polynésiens d’abord, des
personnages occidentaux ensuite : voyageurs,
résidents,
touristes etc.
d) linguistiques.
Ces ouvrages sont essentiellement écrits
en langue française
normée, quelquefois avec la touche de la
variété du français local, quelquefois
dans une des langues polynésiennes, parfois en
langue
anglaise, rarement
bilingue ou trilingue.
e) à ces quatre spécificités
–typographiques / géographiques / culturelles /
linguistiques- il convient de rajouter un petit
corpus
d’ouvrages de la littérature
de jeunesse allogène traduits en langue tahitienne.
C’est le cas du « Crabe aux
pinces d’or » album tiré des
aventures
de Tintin, du « Petit prince » de St.
Exupéry, ou de certaines fables de La Fontaine
(si on estime
qu’elles font partie
de cette littérature).
Les récits fondateurs
Même si la littérature ne se
crée jamais ex-nihilo, il existe des textes
« premiers » ou référents.
La
littérature, même de jeunesse, apparaît,
fonctionne,
se reproduit, évolue à partir de
modèles littéraires, de
réécritures multiples, de
palimpsestes, d’intertextualités... Les
six sources
de la littérature de jeunesse à
Tahiti se trouvent :
1- dans
l’histoire occidentale du livre pour enfants qui
commence avec les livres
d’heures du Moyen âge jusqu’aux BD
modernes, en passant par les traités de
savoir-vivre de la Renaissance, les albums, «
Télémaque », le roman
pédagogique de Fénelon etc, etc.
2- parmi les
divers récits de voyage écrits
depuis le XVIII° siècle narrant
l’exploration du monde Pacifique par les
Européens,
3- dans
l’ouvrage plus que célèbre de
« Robinson Crusoë » de Daniel
Defoë
publié en 1719, qui a donné naissance
aux
robinsonnades,
4- dans les
romans de Jules Verne se déroulant dans le
Pacifique tels “Les
enfants du capitaine Grant », « les
frères Kip », « les
Révoltés de la Bounty »,
« l’île à hélice
»,
5- les
récits d’aventure tels que ceux
racontés dans « les Contes des mers du
Sud » et « Histoire des îles
»
de Jack London ou « Dans les mers du sud » de
Stevenson.
6- le livre
« Tahiti aux temps anciens » de Teuira
Henry qui constitue une source
inépuisable d’inspiration,
de « pillage
de patrimoine » pourraient dire certains !
Comment classer
le corpus ?
Une fois la définition de la
littérature de
jeunesse tahitienne donnée, le
problème suivant concerne le classement des
divers ouvrages
s’adressant aux
enfants et aux jeunes. Les libraires classent la
littérature
de jeunesse soit par
tranches d’âge des publics, de 2 à
la
fin de l’adolescence 16/17 ans – c’est
plus
facile pour les clients- soit par éditeurs,
soit par
collections, soit encore par
auteurs ou par illustrateurs etc. Ces classements
sont plutôt
commerciaux.
Je vais pour ma part proposer un classement par types
de livres et
genres
littéraires, sachant l’approximation que
ce mode
d’organisation introduit, sachant
aussi comme les types et les genres
s’interpénètrent. Disons que
c’est un
classement commode pour regrouper ces
ouvrages.
2- Types de livres et genres littéraires
existant dans la
littérature de jeunesse
polynésienne
a) Albums : ce sont des livres dont la composante
essentielle est
l’iconographie, le texte venant après
selon une
importance variable. Ils
s’adressent au très jeune public, ces
livres sont
destinés à être feuilletés
par l’enfant et lus par un adulte. Ils
racontent des
histoires originales ou
des contes polynésiens réécrits.
Histoires d’animaux du bestiaire local ou
acclimatés tels que : chat, margouillat,
tortues, tupa,
lézard, escargot,
chevrettes, bénitiers, dauphin, requin ou
baleines, reprise
de contes et
légendes sur les voyages et navigations des
Polynésiens à travers le
Pacifique, légende du cocotier, de pipiri ma,
de Maui, de
l’homme poisson
des Marquises, des trois cascades, histoire de
cyclone, histoire
poétique de
l’enfant nuage, l’histoire de
l’arbre qui
chante, histoire de l’enfant
faa’mu ;. Les illustrateurs peuvent être
des
artistes connus à Tahiti (Sergio
Macedo, Gotz, Philippe Dubois, Alain Jouannis,
Jean-Louis Saquet etc.)
comme les écrivains peuvent être des
personnalités renommées localement
(Michèle de Chazeaux, Simone Sanchez, Martine
Dorra, Sylvie
Courault
etc.). Le CTRDP a même publié en 2003
une
série de 13 ouvrages en
langue tahitienne illustrés par des peintres
vivant
à Tahiti. Le public de ce
type d’ouvrages est large, se renouvelle
rapidement, le
retour sur
investissement est prompt. Tous les éditeurs
locaux sont
présents sur ce
créneau de l’album ; je crois que
c’est
la collection Haere po jeunesse qui
a initié en 1981 les collections
polynésiennes,
cette dernière ayant connu 3
albums :« La légende du uru »,
puis
« Honu la tortue », enfin «
poé
poèmes ». Voilà pour les albums.
Dans
cette catégorie des albums, il
existe également des ouvrages à
colorier.
b) Monographies :
Dans les années cinquante/soixante, des
éditeurs français
ont publié des collections consacrées
aux enfants
du monde. Ce sont des
livres de photographies accompagnées de
textes, le tout
circulant autour
d’un garçon polynésien ou
d’une petite fille polynésienne. A ma
connaissance 5 livres de ce type ont
été
publiés intéressant notre pays. Les
auteurs sont souvent des explorateurs
conférenciers :
Francis Mazière a
ainsi donné « Teiva l’enfant des
îles » chez Fernand Nathan et « Hina la
petite tahitienne » chez Hachette, Marcel
Isy-schwart
« Haro le petit
tahitien » chez Rouge et or, Maurice Bitter
«
Mareva la petite tahitienne »,
je possède également un livre
publié
simultanément en anglais et en
allemand par Dominique Darbois intitulé
« Nick
à Tahiti ». Je ne sais s’il
y a eu une version française. Destinés
à un public métropolitain, ces beaux
ouvrages offrent une vision exotique de
l’enfant
polynésien dans son
cadre naturel et culturel. Bengt Danielsson de son
côté raconte le séjour
d’un jeune suédois en Polynésie
avec
« Villervalle dans les mers du sud »
en 1960, publié aux éditions G. P.
L’éditeur Gallimard a repris
l’idée en
2000 avec un ouvrage intitulé « Enfants
de
Polynésie », il s’agit d’un
voyage de jeunes occidentaux dans
l’Océan
Pacifique qui va permettre de
découvrir l’île de Pâques et
la Polynésie française et d’en
détailler les
spécificités. C’est aussi un
ouvrage
didactique accompagné de pistes
d’exploitations pédagogiques.
c) Contes et
légendes : le vivier des contes et
légendes est tellement présent,
puissant, prégnant et de plus facilement
accessible
grâce à
l’incontournable « Tahiti aux temps
anciens
» de Teuira Henry et à de
nombreux bulletins de la SEO, que nombre de contes et
légendes ont
inspiré des réécritures
s’adressant aux enfants et aux adolescents. Ainsi, le
CTRDP, les éditions Gründ, les
éditions
des Mers
Australes, Au vent des
îles, Haere Po avec des illustrations de Guy
Wallart puis de
Jean-François
Favre, Martine Dorra, Taoula, Eric Camisullis, Emy
Vial-Dufour pour la
célèbre collection Contes et
légendes
de Fernand Nathan, Louise Peltzer,
Lucien Kimitete et l’association motu Haka,
Henri Gougaud,
Edward
Dodd sur des illustrations de Jacques Boullaire etc.
ont
célébré la richesse
du fond légendaire polynésien. Par
contre les
genres rarement transcrits de
la littérature traditionnelle
polynésienne (les
pari pari fenua, parapore
anau, patautau etc.), n’ont pas
été
exploités. Ces ouvrages reprenant les
contes et légendes locales appartiennent au
registre du
merveilleux,
qu’apprécient les enfants, de plus ils
suppléent une transmission culturelle
orale devenue défaillante. Ces légendes
réécrites ouvrent un imaginaire
d’une certaine manière
occidentalisée.
Je signale un ouvrage original
actuellement inclassable, écrit par Virgil
Haoa et
illustré par Gotz,
racontant sous la forme d’une
épopée
mythologique l’aventure des
Polynésiens depuis la découverte des
îles par les Occidentaux. Pouvoirs
surnaturels, combat contre les forces du mal,
ressemblance avec les
Mangas. Ce sont des légendes
polynésiennes mises
bout à bout et
actualisées qui sont devenues une fiction
inattendue. On
attend le 2° tome
de la trilogie.
Enfin Eric Camisullis rédige des
légendes
d’aujourd’hui réunies dans
l’ouvrage « Les Tahiti parallèles
» en 1997 où se retrouvent et se mêlent
utopie, histoire de bateaux fantômes ou contes
écologiques.
d) Récits et
romans :
- Récits de
voyages : c’est la
première
forme qu’a prise la littérature de
jeunesse consacrée à la
Polynésie
dès le XIX° siècle. Ce sont des
récits de
voyage dont le héros est un enfant ou un
adolescent parfois
un animal
(deux citations : une souris dans « Le tour du
monde de la
souris du Soleil
royal en 1938, un chat qui participe à
l’expédition d’Eric de Bischop, dans
« Les mascottes de Tahiti Nui » Rouge et
or
Dauphine en 1959. Eugénie
Niboyet pour le récit d’un jeune
voyageur en
Océanie en 1880. Les
aventures d’un gamin de Paris en Océanie
aux
éditions Tallandier. Journal
de bord de Cook dans L’inconnu du Pacifique en
2001.
- Récits
d’aventures maritimes :
l’odyssée de la
Bounty, les expéditions
du Kon Tiki de Thor Heyerdhal et de Bengt Danielsson
et du Tahiti Nui
d’Eric de Bishop, ainsi que d’autres
expériences moins connues, les
histoires vécues des naufrages et autres
drames de la mer,
les expéditions
d’explorations sous marines (avec Bernard
Gorsky) ont permis
de
développer une thématique et vision
marines,
maritimes, sous marines et
héroïques de l’espace Pacifique
à l’instar des navigations immémoriales
des Polynésiens sur le grand Océan.
L’élément liquide constitue un monde
dont l’invisible peut constituer une
frontière et
ouvrir sur un monde
merveilleux, comme « Vaea au royaume des
abysses »
(2005) ou
fantastique « Le secret du lac aux oreilles
» en
2001.
- Romans : sous
cette appellation on peut établir des
distinctions entre les
fictions.
1-
robinsonnades ; à partir du modèle de
Robinson Crusoë, de
nombreuses adaptations ont vu le jour : ainsi de
Michel Tournier et
Vendredi
ou la vie
sauvage.
Naufrages et robinsonnades sont
associés :
« Nouveaux voyages de Robinson Crusoë" en
1804,
où les bonnes
valeurs morales sont très présentes.
Jean
Boixière avec « L’épée de
Jade » dans la collection Feu de camp en 1948,
Bengt
Danielsson,
"L’île aux cocotiers" de Robert Gibbins
(1936),
« Mon chien mon île
et moi" dans la bibliothèque verte en 1962 qui
raconte une
robinsonnade volontaire à
Méhétia.
2- chasses au
trésor sur le modèle de
l’île au trésor de Stevenson. Un
roman intitulé « Atoll 72 »
publié en 1953 chez Gautier-
Languereau raconte comment un ingénieur
français
invente et
construit un bathysphère pour retrouver les
restes
d’un bateau ayant
fait naufrage et contenant des richesses.
3- romans
culturels ou identitaires. Ce sont des romans
écrits qui
obéissent à enjeux de permettre aux
jeunes de
retrouver leur culture
(Patrick Chastel avec « Le marae du grand
banian »)
en 2005 ou de
rechercher leur identité (Janine Teisson chez
Syros avec
« Taourama et le lagon bleu » en 1997 ou
Béatrice Hammer avec
« Le fils de l’océan » chez
Rageot éditeur) en 2005 qui raconte le
retour d’un enfant faaamu et
éduqué en
France qui revient à Tahiti
à la recherche de sa mère et de sa
famille
polynésienne, ou encore
de Mireille Nicolas « Moemoea,
l’aïeule
des îles Marquises » chez
l’Harmattan en 2004 où l’auteur
ressuscite le groupe des Arioi . Le
séjour d’un jeune suédois en
Polynésie est narré par Bengt
Danielsson avec « Villervalle dans les mers du
sud
» en 1960. Tel
le roman de Bernard Villaret, bien connu pour
d’autres
productions
littéraires, intitulé « Tonnerre
sur
les Marquises » en 1974 qui
décrit longuement la culture marquisienne,
comme
résistance à
l’influence coloniale et religieuse
française,
dans le cadre d’un récit
où l’archipel aurait pu être
l’objet de la visée impérialiste du
Japon
durant la 2° guerre mondiale.
4- Bis. Une
série de quatre volumes historico-culturels
écrits et
illustrés par 3 enseignants en service en
Polynésie mérite d'être
signalée. Ces fictions racontent les aventures
de Teva et
Meheti à
travers le triangle polynésien : les
îles de la
Société dans « Aveia »,
l’île de Pâques dans « Rongo
Rongo », la Nouvelle-Zélande dans
"Moko Mokai" et Hawaïi dans "Kipuka". Ces
ouvrages
abordent des
questions d’ordre culturel : les navigations,
les bois qui
parlent ou
l’écriture pascuane, la colonisation en
NZ, le
commerce des objets
anciens.
5- romans
d’aventures insulaires : ce sont les plus nombreux,
ils
abordent tous les sujets possibles de la vie, ce sont
des regards
posés sur le monde des îles. Des
aventures entre
jeunes avec une
description-présentation des îles pour
un
destinataire lointain (terre-mer-
lagon faune et flore etc.) Ce sont souvent des romans
de
formation, dans la mesure où les aventures
narrées font évoluer les
jeunes personnages vers plus de réflexion, de
précautions, de
maturité. C’est le cas du livre «
François et la petite tahitienne »
publié en 1956 dans la collection
Ideal-bibliothèque, récit plein de
délicatesse, de fines observations mais
hélas
aussi de lieux communs
sur la rencontre et les aventures d’un fils de
gendarme et de
la fille
d’un tahua de Bora-Bora. Bob Morane le
héros
mi-aventurier, mibarbouze
de romans et de BD créé en 1953 a
mené
des aventures
d’espionnage ou plus classiques en
Polynésie
« Les requins
d’acier » ou « L’archipel de
la
terreur » chez Marabout junior.
6- Romans
policiers : « Missions spéciales
à Tahiti »
e) Ouvrages didactiques : ils sont de
différents types :
° abécédaires chez Olivier
créations, pour les vraiment tout petits
qui découvrent les lettres et nomment les
objets
représentés,
° livres à colorier chez Vahine
éditions,
° dictionnaire à thématique locale
comme
« Dico des îles » par Jean
Louis Saquet aux éditions Scoop en 1993,
° découverte de la géographie
polynésienne îles et archipels chez
l’éditeur Gautier-Languereau en 1966,
°connaissance de l’histoire des navigations
(Le voyage de
Magellan
chez Nathan en 1979, de James Cook aux
éditions Nathan en
1979,
Epigones en 1991 et aux éditions du Pacifique
en 1971, de
Bougainville aux éditions du Pacifique en
1974,
°connaissance de la culture polynésienne
avec
Eric Vibart
chez
Albin Michel jeunesse avec « Une île du
Pacifique sous le
règne
des dieux » en
1989,
°livres de lecture scolaire avec « Les
neveux
du capitaine
Francoeur », en 88 épisodes suivis de
questions,
ouvrage qui
hiérarchise les cultures et d’esprit
colonisateur
° ou encore la revue encyclopédique
«
Pai Coco
» créée et animée
par Guy et Vatiti Vallard dans les années
quatre vingt dix
et qui a
connu une trentaine de numéros,
f) Bandes
dessinées : elles sont apparues dans les
années soixante.
- D’abord ce sont les essais nucléaires
qui ont
inspiré les auteurs et
dessinateurs de BD, avec les aventure de Tanguy
Laverdure autour de
Moruroa en 2 volumes,
- puis une vision exotique et ironique des îles
avec les
aventures de Norbert et
Kari en 5 albums,
- puis des BD sur fond de culture polynésienne
préchrétienne revisitée «
La
vengeance du tiki » et « Atoll tabou
»,
chez Glénat en 1981 et 1982
- l’aventure du Bounty est rapportée par
Sterne
Adler en 2 tomes,
- les aventures de Teva –Teva Sylvain-,
à
l’époque où il était le
héros d’un
feuilleton à épisodes de la
télévision française, par Paul Gillon
aux
Humanoïdes associés,
en 1983 dans « Les canons de Faana » la
guerre
nippo américaine se poursuit
entre les îles sous le vent et les Tuamotu,
dans le
cadre des missions
d’Isabelle Fantouri chez Hachette,
puis la période « new age » et des
extraterrestres avec Moebius et Macedo
dans les années 90 où le fantastique
domine,
Hugo Pratt fait voyager Corto Maltese dans les
îles du
Pacifique sud, mais
dès 1967 il situe « La ballade de la mer
salée » parmi les îles hantées par
l’esprit des anciens maoris,
puis un regard historique en 1999 et 2000 avec
« Le passage
de Vénus »,
reprenant le voyage de circumnavigation de
Bougainville,
série inachevée du
fait de la mort du dessinateur Dethorey.
La jeune héroïne Nathalie de Sergio Salma
évoque la Polynésie chez
Casterman dans les albums « le nombril du monde
»
et « c’est pas le bout du
monde » en 1999 et 2000,
En 2002 parait en « El nino » « La
passagère du Capricorne » et « Rio
Guayas » aux Humanoïdes Associés,
où la recherche d’une personne disparue
nous amène en Polynésie et à
Tahiti,
vingt ans auparavant ; l’épisode
polynésien bienveillant et plein de
quiétude
contraste avec la violence des
scènes se déroulant dans le reste du
monde. Le
scénariste Christian Perrisin a
effectué son service militaire à
Tahiti.
La relève de la BD se fait localement sous
forme
d’aventures, de regards, de
caricatures, de clins d’oeil ironiques,
humoristiques
à la vie locale
contemporaine, en français local souvent, avec
«
Toriki le petit Tahitien » de
Damien Riquet, « Pito ma » de Gotz, aux
éditions Au vent des îles, avec Joe
Taravana le surfeur et les semaines de Tihati.
Je signale ici la publication en 1995 d’un
roman photo
policier (le seul roman
de ce type à ma connaissance) publié
par Teva
Sylvain intitulé « Le casse de
la perle noire de Tahiti » où il est
question
d’un vol de perles dans une ferme
perlière des Tuamotu sur fonds de
rivalités
amoureuses entre 5 jeunes adultes.
Théâtre et poésies sont les
parents
pauvres. Pour le théâtre « Histoire du
petit
garçon qui avait mal aux dents » de
Claude Morand
en 1989.
Je vais terminer mon exposé en abordant
quelques
problématiques générales
Problématiques
générales
1- un pacte de lecture reposant sur le plaisir
Si le contrat de lecture est important dès
lors que tout
lecteur ouvre un
livre, il est essentiel dans la littérature de
jeunesse, car
le public est ciblé et
versatile. Les proximités thématique,
linguistique et iconographique par rapport
aux goûts mouvants et évolutifs des
jeunes sont
une nécessité. Le principe de
plaisir appliqué à la lecture est
premier. La
lecture d’un livre pour la jeunesse est
à la fois une pratique particulière
dans la
mesure ou le regards navigue du texte à
l’image et que le lecteur construit le sens
à
partir de ce va et vient complexe, et
une expérience contribuant à
l’éveil de sens, contenant de
l’émotion, de
l’identification, de la nourriture pour
l’imaginaire, certains pensent même une
expérience pour développer
l’estime de
soi. C’est un objet culturel à part
entière
qui permet au petit enfant de dialoguer avec celui ou
celle qui lui lit
une histoire,
à l’enfant d’accéder
à la culture de l’écrit. Il ne
s’agit pas de rendre les enfants
« sages comme des images », mais de
développer une sensibilité, un imaginaire,
une réflexion et une esthétique.
2- langue et
récit
Concernant le support linguistique, c’est
à dire
la langue française
employée, elle varie selon les genres de
récit
–une BD ne s’écrit pas comme
un roman, ni sur le même registre- et
l’âge de leurs destinataires. Le critère
de
lisibilité domine. S’il y a des ouvrages
où les phrases, les chapitres, les
descriptions sont raccourcis, où la
qualité
littéraire, c'est-à-dire la question du
style n’est pas primordiale, où la
diversité et la précision vocabulaire ne sont
pas une priorité, si l’aspect narratif
domine, si
le narrateur s’adresse
personnellement au lecteur, en général
ce qui est
primordial c’est la
communication, la communication pseudo orale avec le
jeune public, sa
réception, la proximité psychologique
et
intellectuelle des personnages et du
récit, un rythme rapide et
accéléré de la narration. Il faut
donner le goût de
lire et pour ce, ne pas hésiter à faire
une
entorse à des options personnelles
classiques ou d’adultes. Le style n’est
pas tout
loin de là. On peut regretter les
fins parfois bien heureuses, les héros trop
positifs, la
gravité très relative des
sujets traités. Néanmoins la mise en
récit des histoires, des fictions obéit
à des
processus de création et n’est donc pas
à dévaloriser. Il faut rappeler que la
littérature de jeunesse appartient à la
culture
populaire et non à la culture
savante ou élitiste.
3- Comment s’inscrit cette littérature
pour la
jeunesse dans le contexte des
littératures consacrées à la
Polynésie ?
Chacun se doute bien que la littérature de
jeunesse ne peut
guère se
différencier des autres ouvrages qui sont
adossés
à la Polynésie, époque
après
époque, depuis plus de deux siècles. Un
certain
nombre de thèmes sont les
mêmes, leur traitement peut varier, quant aux
lieux communs,
aux préjugés,
d’un lieu et d’une époque ils sont
reproduits et se retrouvent quelles que
soient les catégories de livres. La vision
coloniale
transpire dans les rares
ouvrages du XIX° , à travers les mots
(indigènes, sauvages etc.), les
représentations de l’homme et la vision
du monde
décrite, notamment chez
jules vernes la supériorité de la
civilisation du
fer et du métal sur les cultures
locales. Le regard exotique, très
présent tout au
long du XX° siècle, regard
composé de beauté et de bonté,
de
paternalisme aussi etc. remplit les pages
des albums. Il s’attendrit peut-être
davantage
lorsqu’il s’agit d’enfants. Si la
littérature polynésienne
exotico-coloniale tourne
en grande partie sur la
vahiné, la littérature pour la jeunesse
est
plutôt chaste sauf dans certaines BD
récentes. Pour le reste c’est une
littérature sous contrôle. Je pense que
c’est un
effet de la loi du 16 juillet 1949 sur les
publications
destinées à la jeunesse
qui a conduit les auteurs, ici comme ailleurs,
à
autocensurer les récits et d’une
certaine manière à produire voire
à
respecter une représentation conservatrice
de la jeunesse ainsi qu’une morale reconnue.
C’est
vrai aussi que ce sont les
parents qui achètent jusqu’à un
certain
âge les livres pour enfants et que ce
sont les enseignants les prescripteurs
d’ouvrage à
lire dans le cadre scolaire,
deux éléments qui encadrent bien cette
littérature sous surveillance.
4-
Littérature pour la jeunesse et
société contemporaine
Maintenant si je pose la question : cette
littérature de
jeunesse à Tahiti
contribue-t-elle à mieux connaître,
à
mieux comprendre la jeunesse actuelle,
la société telle que la
perçoivent les
jeunes ? Je répondrai de manière très
nuancée, car de nombreux secteurs de
l’existence
des jeunes et non des
moindres ne sont pas ou si peu abordés : les
émotions intimes, le sentiment de
solitude, la sexualité, la mort subie ou que
l’on
se donne, la maladie, la
politique, la pauvreté, les relations
sociales, familiales
voire interethniques,
la religion, la culture et le métissage etc.
En dressant cet
inventaire, je repense
à cet ouvrage « le dire et
l’écrire » distribué
l’an passé à ce salon du livre et
qui était fait d’une parole de jeunes :
ce livre
m’a semblé être un très riche
réservoir d’imaginaire brut et
authentique.
Conclusion
Le livre tahitien pour la jeunesse relève
d’un
secteur de la création
artistique dynamique, diversifié et inventif
pour ce qui
concerne la prime
enfance, moins à mon sens, pour les
préadolescents
et
adolescents.
Mais surtout, et c’est le dernier point que je
voudrais
souligner en
terminant la présentation de cette
littérature de
jeunesse, cette littérature a besoin
d’auteurs qui racontent des histoires
reflétant
davantage les réalités
polynésiennes contemporaines et
présentant des
jeunes polynésiens
d’aujourd’hui, des auteurs qui
produiraient une
littérature-miroir et qui accompagneraient
sur le plan des mentalités les transformations
que le pays
connaît, en évitant un
certain nombre d’écueils : le
misérabilisme, le stéréotype, le
schématisme et la
caricature. Depuis près de vingt ans, la
littérature générale sur Tahiti a
commencé
sa mutation, avec l’apparition d’une
littérature produite par des Polynésiens,
littérature dite francophone ou
d’émergence –les mots importent peu-, il
me
semble nécessaire que la littérature
à
destination de la jeunesse entame la sienne.
C’est donc un appel à
l’écriture polynésienne
d’appropriation que je lance ! Si
cette littérature est appelée de
formation,
c’est qu’elle se propose de fournir des
apports au lecteur, qu’elle construit et change
la
personnalité, qu’elle fait grandir,
qu’elle permet de mûrir, qu’elle
accompagne le
passage de l’enfance à l’âge
adulte, aux côtés d’autres
productions
artistiques, bref qu’elle est de qualité. Si ce
salon du livre de jeunesse 2007 pouvait
déboucher sur une
relance et une
évolution significative du roman pour
adolescents, il aura
été fort utile. C’est ce
que je lui souhaite !
'Ia ora na tatou e