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La littérature de jeunesse à TAHITI

Reproduction du texte de la conférence de Daniel Margueron, tenue sur le sujet lors du Salon du Livre de Tahiti, dont le thème était en 2007 "Littérature et Jeunesse"

M. Daniel Margueron, docteur-ès-lettres et directeur du lycée Samuel Raapoto, est l'auteur de l'ouvrage Tahiti dans toute sa littérature, Paris, l’Harmattan.


La conférence de Daniel Margueron



Cette conférence, -le mot me paraît un peu pompeux-, je dirai cette intervention que je souhaite voir se transformer en échange entre nous, mes propos -dirons-nous- vont être consacrés à la diversité de la littérature de jeunesse « polynésienne ». J’ai construit mes propos à partir de plus de deux mètres linéaires d’ouvrages de ce type, soit environ 140 livres, que je possède dans ma bibliothèque, ouvrages qui sont des livres certes, mais en réalité et personnellement bien davantage.

Je vais d’abord me permettre de vous proposer quelques questions qui alimenteront dans un deuxième temps notre réflexion commune :
1- Quelle a été votre expérience personnelle de la littérature de jeunesse ?
Vous souvenez-vous d’ouvrages, de personnages, de héros, d’aventures,
d’illustrations ou d’émotions fortes qui demeurent encore en vous ?
A
l’école, à la maison, sous le régime de l’obligation, du plaisir, de la
découverte ?
2- Aujourd’hui considérez-vous ces objets dans la hiérarchie culturelle qui
est la vôtre comme puérils, leur univers de pacotille, ou au contraire les
placez-vous pour ce qu’ils représentaient jadis et sont peut-être encore
dans votre esprit ?
3- Que connaissez-vous de la littérature de jeunesse consacrée à la Polynésie,
sujet qui va constituer mon intervention de cet après-midi ?


1- Définition de ce segment de littérature hétérogène

La littérature de jeunesse constitue l’un des segments composant « la
littérature polynésienne », un segment parmi les très nombreux ouvrages écrits
sur Tahiti et la Polynésie française depuis 237 ans. Je vais d’abord définir cette
littérature de jeunesse à partir de cinq critères différents. Mon propos va donc
porter sur un certain nombre d’ouvrages, pouvant quelquefois être accompagnés
de cassettes audio publiés par des éditeurs, des institutions notamment scolaires
ou des auteurs en autoédition exerçant en France, en Polynésie ou, mais plus
rarement, dans un pays étranger.
 

- Les 5 critères sont :

a) typographiques : le livre pour enfant associe un texte et de l’image, pour
transmettre un message. Je n’entre pas ici dans le débat de leurs relations. Les
illustrations sont placées selon divers dispositifs, visant à produire des effets, les
corps des caractères de lettres et l’importance de l’image diminuant avec l’âge
des lecteurs, exception faite de la BD. On a parlé à propos des livres pour la
jeunesse de typographie expressive. Lewis Carroll posait cette question sur les
lèvres d’Alice « A quoi peut bien servir un livre sans image » ?
b) géographiques sur les deux plans des récits et des représentations
iconographiques, c’est à dire des illustrations les lieux d’ancrage se situent
partiellement ou totalement en Polynésie
c) culturelles. Située dans un contexte de contacts culturels, cette littérature met
en vie et en action des personnages ou héros polynésiens d’abord, des
personnages occidentaux ensuite : voyageurs, résidents, touristes etc.
d) linguistiques. Ces ouvrages sont essentiellement écrits en langue française
normée, quelquefois avec la touche de la variété du français local, quelquefois
dans une des langues polynésiennes, parfois en langue anglaise, rarement
bilingue ou trilingue.
e) à ces quatre spécificités –typographiques / géographiques / culturelles /
linguistiques- il convient de rajouter un petit corpus d’ouvrages de la littérature
de jeunesse allogène traduits en langue tahitienne. C’est le cas du « Crabe aux
pinces d’or » album tiré des aventures de Tintin, du « Petit prince » de St.
Exupéry, ou de certaines fables de La Fontaine (si on estime qu’elles font partie
de cette littérature).

Les récits fondateurs

Même si la littérature ne se crée jamais ex-nihilo, il existe des textes 
« premiers » ou référents. La littérature, même de jeunesse, apparaît, fonctionne,
se reproduit, évolue à partir de modèles littéraires, de réécritures multiples, de
palimpsestes, d’intertextualités... Les six sources de la littérature de jeunesse à
Tahiti se trouvent :
1- dans l’histoire occidentale du livre pour enfants qui commence avec les livres
d’heures du Moyen âge jusqu’aux BD modernes, en passant par les traités de
savoir-vivre de la Renaissance, les albums, « Télémaque », le roman
pédagogique de Fénelon etc, etc.
2- parmi les divers récits de voyage écrits depuis le XVIII° siècle narrant
l’exploration du monde Pacifique par les Européens,
3- dans l’ouvrage plus que célèbre de « Robinson Crusoë » de Daniel Defoë
publié en 1719, qui a donné naissance aux robinsonnades,
4- dans les romans de Jules Verne se déroulant dans le Pacifique tels “Les
enfants du capitaine Grant », « les frères Kip », « les Révoltés de la Bounty »,
« l’île à hélice »,
5- les récits d’aventure tels que ceux racontés dans « les Contes des mers du
Sud » et « Histoire des îles » de Jack London ou « Dans les mers du sud » de
Stevenson.
6- le livre « Tahiti aux temps anciens » de Teuira Henry qui constitue une source
inépuisable d’inspiration, de « pillage de patrimoine » pourraient dire certains !

Comment classer le corpus ?

Une fois la définition de la littérature de jeunesse tahitienne donnée, le
problème suivant concerne le classement des divers ouvrages s’adressant aux
enfants et aux jeunes. Les libraires classent la littérature de jeunesse soit par
tranches d’âge des publics, de 2 à la fin de l’adolescence 16/17 ans – c’est plus
facile pour les clients- soit par éditeurs, soit par collections, soit encore par
auteurs ou par illustrateurs etc. Ces classements sont plutôt commerciaux.
Je vais pour ma part proposer un classement par types de livres et genres
littéraires, sachant l’approximation que ce mode d’organisation introduit, sachant
aussi comme les types et les genres s’interpénètrent. Disons que c’est un
classement commode pour regrouper ces ouvrages.

2- Types de livres et genres littéraires existant dans la littérature de jeunesse
polynésienne

a) Albums : ce sont des livres dont la composante essentielle est
l’iconographie, le texte venant après selon une importance variable. Ils
s’adressent au très jeune public, ces livres sont destinés à être feuilletés
par l’enfant et lus par un adulte. Ils racontent des histoires originales ou
des contes polynésiens réécrits. Histoires d’animaux du bestiaire local ou
acclimatés tels que : chat, margouillat, tortues, tupa, lézard, escargot,
chevrettes, bénitiers, dauphin, requin ou baleines, reprise de contes et
légendes sur les voyages et navigations des Polynésiens à travers le
Pacifique, légende du cocotier, de pipiri ma, de Maui, de l’homme poisson
des Marquises, des trois cascades, histoire de cyclone, histoire poétique de
l’enfant nuage, l’histoire de l’arbre qui chante, histoire de l’enfant
faa’mu ;. Les illustrateurs peuvent être des artistes connus à Tahiti (Sergio
Macedo, Gotz, Philippe Dubois, Alain Jouannis, Jean-Louis Saquet etc.)
comme les écrivains peuvent être des personnalités renommées localement
(Michèle de Chazeaux, Simone Sanchez, Martine Dorra, Sylvie Courault
etc.). Le CTRDP a même publié en 2003 une série de 13 ouvrages en
langue tahitienne illustrés par des peintres vivant à Tahiti. Le public de ce
type d’ouvrages est large, se renouvelle rapidement, le retour sur
investissement est prompt. Tous les éditeurs locaux sont présents sur ce
créneau de l’album ; je crois que c’est la collection Haere po jeunesse qui
a initié en 1981 les collections polynésiennes, cette dernière ayant connu 3
albums :« La légende du uru », puis « Honu la tortue », enfin « poé
poèmes ». Voilà pour les albums. Dans cette catégorie des albums, il
existe également des ouvrages à colorier.
b) Monographies : Dans les années cinquante/soixante, des éditeurs français
ont publié des collections consacrées aux enfants du monde. Ce sont des
livres de photographies accompagnées de textes, le tout circulant autour
d’un garçon polynésien ou d’une petite fille polynésienne. A ma
connaissance 5 livres de ce type ont été publiés intéressant notre pays. Les
auteurs sont souvent des explorateurs conférenciers : Francis Mazière a
ainsi donné « Teiva l’enfant des îles » chez Fernand Nathan et « Hina la
petite tahitienne » chez Hachette, Marcel Isy-schwart « Haro le petit
tahitien » chez Rouge et or, Maurice Bitter « Mareva la petite tahitienne »,
je possède également un livre publié simultanément en anglais et en
allemand par Dominique Darbois intitulé « Nick à Tahiti ». Je ne sais s’il
y a eu une version française. Destinés à un public métropolitain, ces beaux
ouvrages offrent une vision exotique de l’enfant polynésien dans son
cadre naturel et culturel. Bengt Danielsson de son côté raconte le séjour
d’un jeune suédois en Polynésie avec « Villervalle dans les mers du sud »
en 1960, publié aux éditions G. P. L’éditeur Gallimard a repris l’idée en
2000 avec un ouvrage intitulé « Enfants de Polynésie », il s’agit d’un
voyage de jeunes occidentaux dans l’Océan Pacifique qui va permettre de
découvrir l’île de Pâques et la Polynésie française et d’en détailler les
spécificités. C’est aussi un ouvrage didactique accompagné de pistes
d’exploitations pédagogiques.
c) Contes et légendes : le vivier des contes et légendes est tellement présent,
puissant, prégnant et de plus facilement accessible grâce à
l’incontournable « Tahiti aux temps anciens » de Teuira Henry et à de
nombreux bulletins de la SEO, que nombre de contes et légendes ont
inspiré des réécritures s’adressant aux enfants et aux adolescents. Ainsi, le
CTRDP, les éditions Gründ, les éditions des Mers Australes, Au vent des
îles, Haere Po avec des illustrations de Guy Wallart puis de Jean-François
Favre, Martine Dorra, Taoula, Eric Camisullis, Emy Vial-Dufour pour la
célèbre collection Contes et légendes de Fernand Nathan, Louise Peltzer,
Lucien Kimitete et l’association motu Haka, Henri Gougaud, Edward
Dodd sur des illustrations de Jacques Boullaire etc. ont célébré la richesse
du fond légendaire polynésien. Par contre les genres rarement transcrits de
la littérature traditionnelle polynésienne (les pari pari fenua, parapore
anau, patautau etc.), n’ont pas été exploités. Ces ouvrages reprenant les
contes et légendes locales appartiennent au registre du merveilleux,
qu’apprécient les enfants, de plus ils suppléent une transmission culturelle
orale devenue défaillante. Ces légendes réécrites ouvrent un imaginaire
d’une certaine manière occidentalisée. Je signale un ouvrage original
actuellement inclassable, écrit par Virgil Haoa et illustré par Gotz,
racontant sous la forme d’une épopée mythologique l’aventure des
Polynésiens depuis la découverte des îles par les Occidentaux. Pouvoirs
surnaturels, combat contre les forces du mal, ressemblance avec les
Mangas. Ce sont des légendes polynésiennes mises bout à bout et
actualisées qui sont devenues une fiction inattendue. On attend le 2° tome
de la trilogie.
Enfin Eric Camisullis rédige des légendes d’aujourd’hui réunies dans
l’ouvrage « Les Tahiti parallèles » en 1997 où se retrouvent et se mêlent
utopie, histoire de bateaux fantômes ou contes écologiques.
d) Récits et romans :
- Récits de voyages : c’est la première forme qu’a prise la littérature de
jeunesse consacrée à la Polynésie dès le XIX° siècle. Ce sont des récits de
voyage dont le héros est un enfant ou un adolescent parfois un animal
(deux citations : une souris dans « Le tour du monde de la souris du Soleil
royal en 1938, un chat qui participe à l’expédition d’Eric de Bischop, dans
« Les mascottes de Tahiti Nui » Rouge et or Dauphine en 1959. Eugénie
Niboyet pour le récit d’un jeune voyageur en Océanie en 1880. Les
aventures d’un gamin de Paris en Océanie aux éditions Tallandier. Journal
de bord de Cook dans L’inconnu du Pacifique en 2001.
- Récits d’aventures maritimes : l’odyssée de la Bounty, les expéditions
du Kon Tiki de Thor Heyerdhal et de Bengt Danielsson et du Tahiti Nui
d’Eric de Bishop, ainsi que d’autres expériences moins connues, les
histoires vécues des naufrages et autres drames de la mer, les expéditions
d’explorations sous marines (avec Bernard Gorsky) ont permis de
développer une thématique et vision marines, maritimes, sous marines et
héroïques de l’espace Pacifique à l’instar des navigations immémoriales
des Polynésiens sur le grand Océan. L’élément liquide constitue un monde
dont l’invisible peut constituer une frontière et ouvrir sur un monde
merveilleux, comme « Vaea au royaume des abysses » (2005) ou
fantastique « Le secret du lac aux oreilles » en 2001.
- Romans : sous cette appellation on peut établir des distinctions entre les
fictions.
1- robinsonnades ; à partir du modèle de Robinson Crusoë, de
nombreuses adaptations ont vu le jour : ainsi de Michel Tournier et Vendredi
ou la vie sauvage.
Naufrages et robinsonnades sont associés :

« Nouveaux voyages de Robinson Crusoë" en 1804, où les bonnes
valeurs morales sont très présentes. Jean Boixière avec « L’épée de
Jade » dans la collection Feu de camp en 1948, Bengt Danielsson,
"L’île aux cocotiers" de Robert Gibbins (1936), « Mon chien mon île
et moi" dans la bibliothèque verte en 1962 qui raconte une
robinsonnade volontaire à Méhétia.
2- chasses au trésor sur le modèle de l’île au trésor de Stevenson. Un
roman intitulé « Atoll 72 » publié en 1953 chez Gautier-
Languereau raconte comment un ingénieur français invente et
construit un bathysphère pour retrouver les restes d’un bateau ayant
fait naufrage et contenant des richesses.
3- romans culturels ou identitaires. Ce sont des romans écrits qui
obéissent à enjeux de permettre aux jeunes de retrouver leur culture
(Patrick Chastel avec « Le marae du grand banian ») en 2005 ou de
rechercher leur identité (Janine Teisson chez Syros avec
« Taourama et le lagon bleu » en 1997 ou Béatrice Hammer avec
« Le fils de l’océan » chez Rageot éditeur) en 2005 qui raconte le
retour d’un enfant faaamu et éduqué en France qui revient à Tahiti
à la recherche de sa mère et de sa famille polynésienne, ou encore
de Mireille Nicolas « Moemoea, l’aïeule des îles Marquises » chez
l’Harmattan en 2004 où l’auteur ressuscite le groupe des Arioi . Le
séjour d’un jeune suédois en Polynésie est narré par Bengt
Danielsson avec « Villervalle dans les mers du sud » en 1960. Tel
le roman de Bernard Villaret, bien connu pour d’autres productions
littéraires, intitulé « Tonnerre sur les Marquises » en 1974 qui
décrit longuement la culture marquisienne, comme résistance à
l’influence coloniale et religieuse française, dans le cadre d’un récit
où l’archipel aurait pu être l’objet de la visée impérialiste du Japon
durant la 2° guerre mondiale.
4- Bis. Une série de quatre volumes historico-culturels écrits et
illustrés par 3 enseignants en service en Polynésie mérite d'être
signalée. Ces fictions racontent les aventures de Teva et Meheti à
travers le triangle polynésien : les îles de la Société dans « Aveia »,
l’île de Pâques dans « Rongo Rongo », la Nouvelle-Zélande dans
"Moko Mokai" et Hawaïi dans "Kipuka". Ces ouvrages abordent des
questions d’ordre culturel : les navigations, les bois qui parlent ou
l’écriture pascuane, la colonisation en NZ, le commerce des objets
anciens.
5- romans d’aventures insulaires : ce sont les plus nombreux, ils
abordent tous les sujets possibles de la vie, ce sont des regards
posés sur le monde des îles. Des aventures entre jeunes avec une
description-présentation des îles pour un destinataire lointain (terre-mer-
lagon faune et flore etc.) Ce sont souvent des romans de
formation, dans la mesure où les aventures narrées font évoluer les
jeunes personnages vers plus de réflexion, de précautions, de
maturité. C’est le cas du livre « François et la petite tahitienne »
publié en 1956 dans la collection Ideal-bibliothèque, récit plein de
délicatesse, de fines observations mais hélas aussi de lieux communs
sur la rencontre et les aventures d’un fils de gendarme et de la fille
d’un tahua de Bora-Bora. Bob Morane le héros mi-aventurier, mibarbouze
de romans et de BD créé en 1953 a mené des aventures
d’espionnage ou plus classiques en Polynésie « Les requins
d’acier » ou « L’archipel de la terreur » chez Marabout junior.
6- Romans policiers : « Missions spéciales à Tahiti »

e) Ouvrages didactiques : ils sont de différents types :
° abécédaires chez Olivier créations, pour les vraiment tout petits
qui découvrent les lettres et nomment les objets représentés,
° livres à colorier chez Vahine éditions,
° dictionnaire à thématique locale comme « Dico des îles » par Jean
Louis Saquet aux éditions Scoop en 1993,
° découverte de la géographie polynésienne îles et archipels chez
l’éditeur Gautier-Languereau en 1966,
°connaissance de l’histoire des navigations (Le voyage de Magellan
chez Nathan en 1979, de James Cook aux éditions Nathan en 1979,
Epigones en 1991 et aux éditions du Pacifique en 1971, de
Bougainville aux éditions du Pacifique en 1974,
°connaissance de la culture polynésienne avec Eric Vibart chez
Albin Michel jeunesse avec « Une île du Pacifique sous le règne des dieux » en
1989,
°livres de lecture scolaire avec « Les neveux du capitaine
Francoeur », en 88 épisodes suivis de questions, ouvrage qui
hiérarchise les cultures et d’esprit colonisateur
° ou encore la revue encyclopédique « Pai Coco » créée et animée
par Guy et Vatiti Vallard dans les années quatre vingt dix et qui a
connu une trentaine de numéros,

f) Bandes dessinées : elles sont apparues dans les années soixante.
- D’abord ce sont les essais nucléaires qui ont inspiré les auteurs et
dessinateurs de BD, avec les aventure de Tanguy Laverdure autour de
Moruroa en 2 volumes,
- puis une vision exotique et ironique des îles avec les aventures de Norbert et
Kari en 5 albums,
- puis des BD sur fond de culture polynésienne préchrétienne revisitée « La
vengeance du tiki » et « Atoll tabou », chez Glénat en 1981 et 1982
- l’aventure du Bounty est rapportée par Sterne Adler en 2 tomes,
- les aventures de Teva –Teva Sylvain-, à l’époque où il était le héros d’un
feuilleton à épisodes de la télévision française, par Paul Gillon aux
Humanoïdes associés,
en 1983 dans « Les canons de Faana » la guerre nippo américaine se poursuit
entre les îles sous le vent et les Tuamotu, dans le cadre des missions
d’Isabelle Fantouri chez Hachette,
puis la période « new age » et des extraterrestres avec Moebius et Macedo
dans les années 90 où le fantastique domine,
Hugo Pratt fait voyager Corto Maltese dans les îles du Pacifique sud, mais
dès 1967 il situe « La ballade de la mer salée » parmi les îles hantées par
l’esprit des anciens maoris,
puis un regard historique en 1999 et 2000 avec « Le passage de Vénus »,
reprenant le voyage de circumnavigation de Bougainville, série inachevée du
fait de la mort du dessinateur Dethorey.
La jeune héroïne Nathalie de Sergio Salma évoque la Polynésie chez
Casterman dans les albums « le nombril du monde » et « c’est pas le bout du
monde » en 1999 et 2000,
En 2002 parait en « El nino » « La passagère du Capricorne » et « Rio
Guayas » aux Humanoïdes Associés, où la recherche d’une personne disparue
nous amène en Polynésie et à Tahiti, vingt ans auparavant ; l’épisode
polynésien bienveillant et plein de quiétude contraste avec la violence des
scènes se déroulant dans le reste du monde. Le scénariste Christian Perrisin a
effectué son service militaire à Tahiti.
La relève de la BD se fait localement sous forme d’aventures, de regards, de
caricatures, de clins d’oeil ironiques, humoristiques à la vie locale
contemporaine, en français local souvent, avec « Toriki le petit Tahitien » de
Damien Riquet, « Pito ma » de Gotz, aux éditions Au vent des îles, avec Joe
Taravana le surfeur et les semaines de Tihati.
Je signale ici la publication en 1995 d’un roman photo policier (le seul roman
de ce type à ma connaissance) publié par Teva Sylvain intitulé « Le casse de
la perle noire de Tahiti » où il est question d’un vol de perles dans une ferme
perlière des Tuamotu sur fonds de rivalités amoureuses entre 5 jeunes adultes.
Théâtre et poésies sont les parents pauvres. Pour le théâtre « Histoire du petit
garçon qui avait mal aux dents » de Claude Morand en 1989.

Je vais terminer mon exposé en abordant quelques problématiques générales

Problématiques générales

1- un pacte de lecture reposant sur le plaisir
Si le contrat de lecture est important dès lors que tout lecteur ouvre un
livre, il est essentiel dans la littérature de jeunesse, car le public est ciblé et
versatile. Les proximités thématique, linguistique et iconographique par rapport
aux goûts mouvants et évolutifs des jeunes sont une nécessité. Le principe de
plaisir appliqué à la lecture est premier. La lecture d’un livre pour la jeunesse est
à la fois une pratique particulière dans la mesure ou le regards navigue du texte à
l’image et que le lecteur construit le sens à partir de ce va et vient complexe, et
une expérience contribuant à l’éveil de sens, contenant de l’émotion, de
l’identification, de la nourriture pour l’imaginaire, certains pensent même une
expérience pour développer l’estime de soi. C’est un objet culturel à part entière
qui permet au petit enfant de dialoguer avec celui ou celle qui lui lit une histoire,
à l’enfant d’accéder à la culture de l’écrit. Il ne s’agit pas de rendre les enfants
« sages comme des images », mais de développer une sensibilité, un imaginaire,
une réflexion et une esthétique.
2- langue et récit
Concernant le support linguistique, c’est à dire la langue française
employée, elle varie selon les genres de récit –une BD ne s’écrit pas comme
un roman, ni sur le même registre- et l’âge de leurs destinataires. Le critère de
lisibilité domine. S’il y a des ouvrages où les phrases, les chapitres, les
descriptions sont raccourcis, où la qualité littéraire, c'est-à-dire la question du
style n’est pas primordiale, où la diversité et la précision vocabulaire ne sont
pas une priorité, si l’aspect narratif domine, si le narrateur s’adresse
personnellement au lecteur, en général ce qui est primordial c’est la
communication, la communication pseudo orale avec le jeune public, sa
réception, la proximité psychologique et intellectuelle des personnages et du
récit, un rythme rapide et accéléré de la narration. Il faut donner le goût de
lire et pour ce, ne pas hésiter à faire une entorse à des options personnelles
classiques ou d’adultes. Le style n’est pas tout loin de là. On peut regretter les
fins parfois bien heureuses, les héros trop positifs, la gravité très relative des
sujets traités. Néanmoins la mise en récit des histoires, des fictions obéit à des
processus de création et n’est donc pas à dévaloriser. Il faut rappeler que la
littérature de jeunesse appartient à la culture populaire et non à la culture
savante ou élitiste.
3- Comment s’inscrit cette littérature pour la jeunesse dans le contexte des
littératures consacrées à la Polynésie ?
Chacun se doute bien que la littérature de jeunesse ne peut guère se
différencier des autres ouvrages qui sont adossés à la Polynésie, époque après
époque, depuis plus de deux siècles. Un certain nombre de thèmes sont les
mêmes, leur traitement peut varier, quant aux lieux communs, aux préjugés,
d’un lieu et d’une époque ils sont reproduits et se retrouvent quelles que
soient les catégories de livres. La vision coloniale transpire dans les rares
ouvrages du XIX° , à travers les mots (indigènes, sauvages etc.), les
représentations de l’homme et la vision du monde décrite, notamment chez
jules vernes la supériorité de la civilisation du fer et du métal sur les cultures
locales. Le regard exotique, très présent tout au long du XX° siècle, regard
composé de beauté et de bonté, de paternalisme aussi etc. remplit les pages
des albums. Il s’attendrit peut-être davantage lorsqu’il s’agit d’enfants. Si la
littérature polynésienne exotico-coloniale tourne en grande partie sur la
vahiné, la littérature pour la jeunesse est plutôt chaste sauf dans certaines BD
récentes. Pour le reste c’est une littérature sous contrôle. Je pense que c’est un
effet de la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse
qui a conduit les auteurs, ici comme ailleurs, à autocensurer les récits et d’une
certaine manière à produire voire à respecter une représentation conservatrice
de la jeunesse ainsi qu’une morale reconnue. C’est vrai aussi que ce sont les
parents qui achètent jusqu’à un certain âge les livres pour enfants et que ce
sont les enseignants les prescripteurs d’ouvrage à lire dans le cadre scolaire,
deux éléments qui encadrent bien cette littérature sous surveillance.
4- Littérature pour la jeunesse et société contemporaine
Maintenant si je pose la question : cette littérature de jeunesse à Tahiti
contribue-t-elle à mieux connaître, à mieux comprendre la jeunesse actuelle,
la société telle que la perçoivent les jeunes ? Je répondrai de manière très
nuancée, car de nombreux secteurs de l’existence des jeunes et non des
moindres ne sont pas ou si peu abordés : les émotions intimes, le sentiment de
solitude, la sexualité, la mort subie ou que l’on se donne, la maladie, la
politique, la pauvreté, les relations sociales, familiales voire interethniques,
la religion, la culture et le métissage etc. En dressant cet inventaire, je repense
à cet ouvrage « le dire et l’écrire » distribué l’an passé à ce salon du livre et
qui était fait d’une parole de jeunes : ce livre m’a semblé être un très riche
réservoir d’imaginaire brut et authentique.

Conclusion

Le livre tahitien pour la jeunesse relève d’un secteur de la création
artistique dynamique, diversifié et inventif pour ce qui concerne la prime
enfance, moins à mon sens, pour les préadolescents et adolescents.
Mais surtout, et c’est le dernier point que je voudrais souligner en
terminant la présentation de cette littérature de jeunesse, cette littérature a besoin
d’auteurs qui racontent des histoires reflétant davantage les réalités
polynésiennes contemporaines et présentant des jeunes polynésiens
d’aujourd’hui, des auteurs qui produiraient une littérature-miroir et qui accompagneraient
sur le plan des mentalités les transformations que le pays connaît, en évitant un
certain nombre d’écueils : le misérabilisme, le stéréotype, le schématisme et la
caricature. Depuis près de vingt ans, la littérature générale sur Tahiti a commencé
sa mutation, avec l’apparition d’une littérature produite par des Polynésiens,
littérature dite francophone ou d’émergence –les mots importent peu-, il me
semble nécessaire que la littérature à destination de la jeunesse entame la sienne.
C’est donc un appel à l’écriture polynésienne d’appropriation que je lance ! Si
cette littérature est appelée de formation, c’est qu’elle se propose de fournir des
apports au lecteur, qu’elle construit et change la personnalité, qu’elle fait grandir,
qu’elle permet de mûrir, qu’elle accompagne le passage de l’enfance à l’âge
adulte, aux côtés d’autres productions artistiques, bref qu’elle est de qualité. Si ce
salon du livre de jeunesse 2007 pouvait déboucher sur une relance et une
évolution significative du roman pour adolescents, il aura été fort utile. C’est ce
que je lui souhaite !

'Ia ora na tatou e